L'HOMME ET LE LOUP EN BOURGOGNE - 23/11/2007

"L'Homme et le Loup en Bourgogne, au Moyen-Age et au début des Temps Modernes"
Conférence de Corinne BECK, donnée le 23 novembre 2007, salle de l'Orangerie à Is-sur-Tille.

"C'est l'animal qui a le plus marqué la civilisation occidentale".
Corinne Beck, professeur à l'Université de Valenciennes, nous a exposé principalement l'aspect social de l'influence du loup au cours des âges sur les populations des campagnes bourguignonnes. Son exposé a porté essentiellement sur la fin du Moyen-Âge - l'époque des quatre Ducs Valois°, au cours de laquelle les décomptes de loups abattus sont systématiques et donc nombreux dans les archives ducales- et la période Révolution-Empire, qui vit l'extermination massive des loups en quelques dizaines d'années.
Elle s'appuie sur une enquête du CNRS sur le loup et son évolution.
Au 19e siècle, tout le monde savait distinguer un loup d'un chien : yeux obliques, iris jaune, museau pointu, collerette de longs poils autour de la tête, arrière train moins massif pour faciliter la course: un loup peut parcourir 100km en une journée. Il fait des pointes de vitesse à 50 km/h. Il se nourrit de proies de différentes tailles : du cervidé à la grenouille, en passant par la basse-cour...mais il n'est pas seulement carnivore; il consomme aussi des végétaux : baies, fruits...C'est en hiver qu'il est le plus nomade : 80 à 100 km par jour, ce qui rend sa chasse très difficile. La femelle fait quatre portées de louveteaux par an, avec mise bas de mi-avril à mi-juillet. 
Les relations Homme/Loup ne sont pas récentes; elles datent de la préhistoire : une peinture rupestre représente un loup sur les parois de la grotte de Fonds-de-Gaume, aux Eyzies, en Dordogne. La période romaine véhicule des idées positives sur le loup, qui participe à la légende de la fondation de Rome, par une louve allaitant Romulus et Remus. Par la suite, le loup sera associé à la fécondité, mais aussi à Mars, dieu de la guerre, et à Apollon, dieu de la lumière. Les auteurs gréco-latins ne signalent pas d'attaque du loup sur l'homme, ou s'il y en a une, elle est décrite comme anormale.
Durant le Haut Moyen-Age, le loup devient agresseur des populations humaines. Les raisons sont multiples, liées au contexte socio-culturel. Du monde païen au monde chrétien, le loup se diabolise, il devient impur, glace le sang. Il appartient à un monde sauvage, inaccessible et incontrôlé. Pour le naturaliste Buffon, le loup est "désagréable...odieux de son vivant, inutile après sa mort"...d'où une lutte pour éloigner le danger, mais pas uniquement pour obtenir son éradication. Charlemagne a créé les "louvetiers", qui cherchent loups, louves et louveteaux. Les louvetiers font obtenir des primes aux gens qui les aident à lutter, ce qui entraîne une régression du loup jusquà la fin du Moyen-Age.
Au 18e siècle, la lutte contre le loup s'accélère. La bête du Gévaudan défie la chronique de 1763 à 1767. Elle serait en fait une troupe de loups au comportement anormal.
Pendant la période révolutionnaire et le premier Empire, l'éradication sera totale. Au début du 18ème siècle, le loup était partout. Fin 19ème, il reste trois grands ilôts de présence : Est, Massif Central et Poitou. La  Révolution accorde le droit de chasse aux populations, et le port d'armes à feu. Puis Napoléon permet l'organisation d'une lutte exterminatrice. Début 20ème, le loup n' est plus présent que sur quelques fragments ( 4,5 %) du territoire français. En 1923, on n' en  trouve plus que deux ilôts, dans l'Est et toujours le Poitou. Le dernier loup de Côte d'Or aurait été tué à Flavigny sur Ozerain en 1945. Aujourd'hui, au début du 21ème siècle, l'ONF et l' Environnement recensent environ 120 loups sur le terrtoire national.
Les techniques de chasse étaient variées et parfois cruelles pour l'animal. Il y avait les "ceps" (pièges à machoires", le "hausse-pied" (noeud-coulant attaché à une branche d'arbre ), les "rêts" ou "panneaux" ( filets tendus entre des arbres ), le poison , souvent appelé "herbe de Beaujeu" (noix vomique, d'où est extraite la strychnine), les "aiguilles" (dards en fer dissimulés dans des appâts, et qui perforent l' appareil digestif), la "louvière" (trou dans le sol, profond de 3 à 4 m, en entonnoir renversé, recouvert de branchages, contenant un mouton comme appât), la "chambre à loup" (deux palissades concentriques, l'intérieure contenant l'appât, et l'extérieure comprenant une porte à fermeture automatique emprisonnant le loup. La chasse se déroulait aussi avec des chiens spécialement dressés, les patous, munis d' un collier avec pointes métalliques. Les preuves à donner aux autorités pour obtenir la prime étaient : le pied droit pour les mâles et la "nature" pour les femelles. Des exemples sont donnés pour des animaux abattus à Francheville, Cestres ou Val-Suzon. Ladite prime représentait une journée de salaire. On relève de rares cas de loups enragés : témoignage d'une louve prise par des meuniers aux environs de Dijon. Les loups rôdaient jusqu'aux abords des villes. Au 14/15ème siècle, le loup était chassé, mais ne représentait pas de danger particulier. Il était surtout prédateur de cervidés, ce qui protégeait la forêt. Les relations étaient malgré tout parfois conflictuelles avec les louvetiers, qui se servaient en appâts vivants dans les fermes ou les maisons, ou qui obligeaient les paysans à participer à des battues pendant les travaux agricoles. 
La coexistence homme/loup a duré jusqu'au 18e siècle, mais avec l'augmentation de la démographie, les deux domaines vitaux homme/loup se superposent : moins de forêts, plus de cultures...a-t-on encore de la place à donner au loup ? Accepterait-on de tomber sur un loup en se promenant dans la forêt d'Is-sur-Tille ou de Châtillon-sur-Seine ? Jean-Marc Moriceau vient d'écrire un livre avec un recensement des attaques de loup (chez Fayard) en mars 2007 : il reporte 3000 attaques de loup sur l'homme depuis le Moyen-Age, avec une majorité au 18ème siècle. La rage, qui se porte sur le système nerveux et modifie le comportement, est signalée sporadiquement au Moyen-Age, avec un accroissement au 17ème ( véhiculée par les misères de la Guerre de Trente Ans ), et surtout à l'époque moderne.
Michel Valentin signale un appel à une battue aux loups en 1918 à Is-sur-Tille. En 1950, des jeunes filles revenant du cinéma et rentrant à pied à Moloy auraient vu des loups...mais ceci ne rejoint-il pas la légende ?
Merci à Corinne Beck de nous avoir documenté sur un sujet qui nous berce depuis notre enfance, où l'on nous racontait l'histoire d'un certain "Petit Chaperon Rouge et d'un Grand Méchant Loup"...

Pierre AYMARD
 °  - NB /  D'après la "Gruerie" (ancêtre des Eaux-et-Forêts), les comptes de l'Administration ducale recensent 3250 loups éliminés dans le Duché (sur l'équivalent des Départements de la Côte d'Or, de Saône- et -Loire, d' une partie de l'Yonne et de la Nièvre), et ce en 130 ans, de 1350 à 1480. On peut replacer ces prélèvements sur une carte, village par village. Dans le canton actuel d'Is-sur-Tille, on trouve la mention d'environ un ou deux loups tués par an dans les environs d' Is-sur-Tille, de Marcilly-sur-Tille, de Chaignay, de Courtivron, de Tarsul, de Gemeaux, etc...

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